« En cas de doute, agis »,
tel avait toujours été son précepte et, en conséquence,
il se leva. Il ramassa le peu d'effets que renfermait sa fidèle besace et
il partit au hasard de ses pas. Il ne savait pas trop où était situé
le Domaine du Roi. C'était au nord, lui avait-on dit, toujours plus haut dans
le nord, très loin de cette longue et majestueuse route qui marche, le grand
fleuve.
Or, il arriva que son chemin traversât la seigneurie
de Saint-Jean-Port-Joli.
Un fracas ininterrompu d'arbres arrachés parvint à ses oreilles, étouffé
par la distance. Il accéléra le pas et aperçut bientôt
un géant robuste qui empoignait les arbres à bras-le-corps pour les
arracher avec toutes leurs racines
Ti-Jean s'approcha avec précaution. |
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Que fais-tu là, mon brave?
dit-il à l'adresse de l'inconnu. |
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Savoir que je me nomme Tordleschesnes t'en apprendra assez. J'ajouterai, pour
ta gouverne, que je travaille pour le seigneur de ce lieu qui m'a enjoint de défricher
ses terres pour y établir les fils turbulents des familles trop nombreuses
qui n'arrivent plus à établir leurs enfants. Les terres cultivées
ne sont plus disponibles et celles que les francs-alleux possèdent déjà
sont devenues trop exiguës à force d'être loties. Il leur faudra
bientôt soit s'exiler, soit aller plus au nord. |
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C'est là justement que je
dois aller et je cherche un compagnon de route pour partager les hasards du voyage
et hâter mon expédition grâce à son industrie. |
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Je suis ton homme si les gages que
tu m'offres me conviennent. |
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Je t'offre autant qu'on m'a offert
à moi-même, soit le quart de rien du tout, c'est-à-dire moins
que rien. |
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Voilà qui me paraît
raisonnable. Je tiendrai mes comptes bien consignés sur la glace. Je suis
dès à présent ton homme lige. Le seigneur peut désormais
attendre, j'ai suffisamment éventré sa forêt domaniale pour le
contenter pour longtemps. |
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Faisons un radeau pour circuler sur
les routes d'eau, proposa Ti-Jean. |
En un tour de main, Tordleschesnes ramassa quantité
de feuillus qu'il ébrancha
et dont il assembla les grumes en un radeau de dimension respectable. Il dressa plusieurs
mâts qu'il garnit de vergues de différentes longueurs pour y fixer des
voiles. Puis, à pas redoublés, il alla chez son seigneur pour convertir
son franc labeur en bonnes toiles solides qu'il ramena au radeau, tailla de formes
variées en grandeurs diverses pour en faire des voiles qu'il assujettit aux
vergues. Enfin, il les hissa avec des balancines, apiquant certaines pour leur donner
plus de mordant dans le vent. |
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Cinquante-huit, cinquante-neuf, soixante,
compta Ti-Jean avec contention et incrédulité. Pourquoi tant de voiles? |
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Pour faire bonne mesure. Réfléchis:
soixante, c'est cinq fois le pied du roi, c'est la sixième partie de l'horizon
qui t'enveloppe et qui fuit toujours devant toi, c'est le nombre de secondes dans
une minute et de minutes dans une heure. Et si, par impossible, tu acquiers jamais
des bottes fabuleuses, tu pourras circonscrire un territoire nouveau en soixante
pas d'une lieue. |
Le radeau ainsi gréé fut lancé
dans le fleuve et les
deux compères empoignèrent des perches proportionnées à
leur taille et descendirent lentement le courant en direction de l'estuaire.
Ils longèrent un homme qui se tenait accroupi en se pinçant le nez
avec les doigts. Ti-Jean le vit et dirigea le radeau vers lui. |
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Aurais-tu eu à souffrir de quelques mauvais
traitements? s'informa-t-il en l'abordant. Une conteuse m'a transmis son don d'arrêter le sang et les maux de
dents. Je pourrais juguler ton hémorragie. |
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Je ne saigne pas du nez, répondit
l'inconnu d'une voix aigre et nasillarde. Mon nom te dira assez mon affliction: je
m'appelle Ouragan et mon souffle est si puissant qu'il peut soulever l'eau qui vous
porte et ravager la forêt qui nous cerne à cent lieues à la ronde. |
| Cette faculté singulière
intrigua assez Ti-Jean pour qu'il lui suggère : |
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Nous accompagnerais-tu, moi et Tordleschesnes
que voici, jusqu'au Domaine du Roi? J'ignore où il se trouve et nous avons
abandonné au fleuve le soin de nous y conduire. |
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Est-ce que cela paie pour la peine? |
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Autant que je le suis moi-même,
c'est-à-dire une partie de tout ce que je toucherai, en d'autres termes la
totalité de rien. |
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Voilà des gages à la
hauteur de ce que je réclame. |
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Ouragan
monta sur le radeau avec
mille précautions de peur de relâcher par inadvertance la pression de
ses doigts sur ses narines, déclenchant un cataclysme où tous auraient
péri corps et biens.
Le radeau fut ramené au milieu de la voie d'eau et, malgré le nombre
imposant de voiles, la navigation avançait avec lenteur.
Un bruit d'avalanche frappa les oreilles
des trois marins d'eau douce. De concert avec Tordleschesnes, Ti-Jean pointa l'avant
du radeau dans sa direction. Il sauta à terre aussitôt qu'ils accostèrent
et il courut vers le bruit. Il découvrit avec stupeur un géant, aussi puissant que son
compagnon, qui fracassait une montagne à mains nues et en réduisait les roches obtenues en pierre
concassée. |
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Que fais-tu? interrogea Ti-Jean. |
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Le seigneur de Kamouraska m'a demandé
d'ouvrir une route à travers les montagnes et de la paver avec de la pierre
concassée pour faciliter le passage des colons qui veulent s'établir
au nord de son domaine. |
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Consentirais-tu à m'accompagner
au Domaine du Roi? |
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Seulement si les gages sont attrayants! |
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Tu auras le double de tout ce que
je gagnerai, soit deux fois rien. |
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Tu parles une langue que j'entends
bien. J'accepte. |
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Auparavant, poursuivit Ti-Jean, j'aimerais
savoir à qui je parle. |
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Ce que je fais le dit déjà
assez: je m'appelle Tranchemontagne. |
| En montant à bord du radeau,
Tranchemontagne fut présenté aux autres membres de l'équipage.
Ouragan, sourcilleux, opina du chef en guise de salut tandis que Tordleschesnes le
toisa avec un air de défi. |
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Je crois que nous aurons l'occasion
de nous mesurer l'un à l'autre, laissa-t-il échapper en lui serrant
vigoureusement la main, mais c'était comme s'il pressait une barre de fer
de ses doigts noueux. |
| Après plusieurs jours de navigation,
l'équipage de Ti-Jean, aussi inexpérimenté que des recrues versées
dans la marine sans formation navale, éprouva de la lassitude. Ti-Jean, à
qui rien n'échappait, s'en aperçut. Il eut une idée. Il déposa
sa perche et s'adressa à Ouragan qui se tapissait dans son coin. |
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Tu m'as dit que si tu libérais
tes narines, tu déclencherais un désastre. |
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Aussi certain qu'il fait jour à
midi et que nous allons tous mourir, assura ce dernier de sa voix nasillarde. |
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Et si tu ne dégageais qu'une
seule de tes narines et que tu orientais ton souffle verticalement sous les voiles,
qu'adviendrait-il? |
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Pour le savoir, il faudrait l'expérimenter. |
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C'est ce que nous allons faire. |
Ti-Jean donna des consignes brèves
et précises à Tordleschesnes et Tranchemontagne qui déployèrent
la plus grande des voiles à l'horizontale sur l'ensemble des mâts. Puis
ils imprimèrent aux cinquante-neuf autres voiles des positions différentes,
tantôt à la verticale, tantôt
en oblique, tantôt tournées vers l'un ou l'autre des quatre points cardinaux
pour diriger le radeau et le faire progresser. Ouragan se plaça dessous, se
renversa la tête et retira son doigt d'une narine. Un souffle formidable jaillit qui gonfla
les voiles. Le radeau
fut arraché au fleuve et soulevé dans les airs dans le vacarme bruyant
de sa carcasse qui craquait de partout. Puis il se mit à naviguer dans le ciel. Ouragan le dirigeait en orientant son
souffle dans une direction puis dans l'autre pour corriger la trajectoire.
Le radeau volant fila franc nord à toute allure. Il survola bientôt
une mer d'eau douce immense, harnachée dans son pourtour par un gigantesque
barrage qui élevait les masses liquides si hautes que les terres avoisinantes
étaient sous leur niveau.
En apercevant cela, Ti-Jean saisit sur-le-champ le sens de son expédition.
Il incita Ouragan à comprimer progressivement sa narine pour amener le radeau
à se poser en douceur près du barrage.
Il alla inspecter l'ouvrage. C'était
l'œuvre des castors géants des temps révolus, dont la taille impressionnante faisait fuir les
ours noirs parmi les plus grands de leur espèce. Ils avaient dévasté
toute la forêt du Domaine du Roi pour dresser ce gigantesque échantillon
de leur art, retenant l'eau du lac qui s'accumulait depuis des siècles, alimenté
par des tributaires sans pouvoir rejeter ses surplus dans aucun affluent.
Le barrage vieillissait
mal depuis la disparition des castors géants,
personne ne leur ayant succédé pour en assurer l'entretien. Si d'aventure,
il venait à céder, le pays tout entier subirait un second déluge et on ne connaissait aucun nouveau Noé
assez téméraire pour se lancer dans la folle entreprise de construire
une arche pour sauver les espèces menacées par la rupture des eaux.
Ti-Jean comprit tout de suite le parti qu'il devait prendre: ouvrir une brèche
dans le barrage après avoir creusé à même le Domaine du
Roi une voie d'eau suffisamment profonde et étendue pour recevoir et contenir
l'abondant déversement.
Il fit remonter le radeau dans les airs par Ouragan afin d'examiner le relief du
territoire. Il remarqua que les terres allaient en s'inclinant vers l'est. Sur un
signe convenu, Ouragan fit redescendre le radeau. Ti-Jean fit part du projet qu'il
venait de concocter à Tranchemontagne. |
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Pour éviter un autre déluge,
il nous faut réduire cette masse d'eau à l'état de lac contenu
à l'intérieur de son bassin naturel. Cela ne se peut qu'en aménageant
un cours d'eau qui, y prenant sa source, ira se mêler au fleuve dont il deviendra
un nouvel affluent. Nous volerons en radeau vers ce qui deviendra son embouchure
naturelle et tu creuseras à travers forêts et montagnes un lit profond
pour accueillir le trop-plein d'eau. Je t'ai vu à l'œuvre, j'ai pu apprécier
l'artisan que tu es. |
Ouragan souffla avec méthode
dans la grande voile horizontale et le radeau décolla en direction est sud-est
jusqu'au père de eaux. Par un savant jeu de doigt le long de sa narine, il
orientait habilement la direction de son souffle pour maintenir l'embarcation dans
les airs et la faire avancer. Tordleschesnes avait été laissé
près du barrage pour l'inspecter et dresser le plan de son démantèlement
progressif.
Aussitôt descendu du radeau qui prit
sans tarder le chemin du retour, Tranchemontagne se mit à l'œuvre. Il ouvrit d'abord un passage large et
profond en accumulant, de chaque côté, le gravat qui, avec le temps,
épousa la forme de mamelons . C'était là où sortiraient
les eaux.
Puis il s'attaqua aux montagnes altières, leur imprimant des pentes raides
pour créer un profond sentiment d'inaccessibilité. Pour ne pas s'écarter
de la voie tracée par Ti-Jean, il fendit en deux, à sa gauche, d'un
poing irrésistible un mont gigantesque et aménagea dans l'espace ainsi
libérée une baie majestueuse. Puis il sculpta à même le
roc un escalier géant de trois marches qu'il escalada pour fixer l'horizon
en direction de l'ouest. Malgré l'élévation qu'il avait atteinte,
il dut encore lever la tête, car la grande mer intérieure dominait en
hauteur le territoire environnant. Après s'être rassuré quant
à la direction à suivre, il descendit son escalier. Avant de reprendre
sa tâche, il retoucha le flanc du cap aux trois marches pour lui conférer
un aspect rectiligne et lisse. |
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On dirait une toile en quête
d'un artiste. On imagine le tableau qui en sortirait, se dit-il. |
Tranchemontagne se remit à l'œuvre. Sa progression était rapide, le
roc s'effritait sous sa main comme du pain sec. Beaucoup plus loin, il élargit
le lit de son affluent en une baie magnifique. Plus loin encore, il parvint en un
lieu où le lit cesserait d'être profond. Enfin ses travaux s'achevèrent
aux pieds de la mer d'eau douce. Il voulut terminer son chantier par un geste grandiose:
il divisa son cours d'eau en deux branches qui épousèrent la forme
plus ou moins nette d'un fer à cheval pour porter chance à son entreprise.
Une île en surgit. La mer d'eau douce serait reçue par un double déversoir,
un grand et un petit.
Pendant tout le temps que durèrent
les travaux, Tordleschesnes ne demeura pas inactif. Un plan avait muri dans son esprit.
Lorsque le long émissaire fut achevé, il fendit le barrage aux deux endroits
qui donnaient sur les branches.
L'eau se précipita par les ouvertures et se répandit en tourbillonnant
sur tout le tracé de la nouvelle rivière. L'énorme masse liquide
se retira calmement et il fallu des lustres pour que la mer épouse le relief
naturel de ce qui allait donner un lac plat aux proportions encore imposantes.
Tordleschesnes
et Tranchemontagne démantelèrent le barrage, incendièrent le bois mort qui l'étayait
et répandirent les moellons dans la vaste étendue déserte.
Puis Ti-Jean demanda à Ouragan de soulever le radeau pour les conduire à
l'endroit où l'eau commence à être profonde afin de goûter
les joies inédites de la navigation sur ce nouvel affluent du grand fleuve.
Il s'émerveillèrent devant la baie qui s'étalait devant eux,
restèrent ébahis par les impressionnantes parois verticales des montagnes
qu'ils traversaient, et quand ils aperçurent au loin des mamelons, ils surent
qu'ils étaient près de l'endroit où les eaux sortent pour se
mélanger à celles du fleuve et éprouver un avant-goût
iodé de l'eau salée.
La remontée du fleuve se fit toute seule. Ouragan soufflait dans les voiles
avec la modération de celui qui s'est aguerri par la discipline.
Après avoir remisé le radeau volant en cale sèche, Ti-Jean
quitta ses compagnons de route
à la hauteur de Saint-Jean-Port-Joli. Il ne leur devait que ce qu'il avait
touché lui-même: trois fois rien.
Il ne se doutait pas que longtemps, très
longtemps après, un missionnaire du bas du fleuve emprunterait la voie d'eau
qu'il avait créée pour conduire des colons sur les terres
fertiles du grand lac plat
et que pour faciliter sa progression, il ferait construire un radeau immense où
gonfleraient soixante voiles. |
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