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Ti-Jean partit vers l'ouest
à l'endroit où le Vieux Grigou avait fait sa rencontre fatale avec
lui. Il savait que cet être grotesque et détestable avait la peau si
dure et la chair si coriace qu'aucune dent ne pourrait les entamer et que la corruption
serait sans effet sur son cadavre. Il se déplaça vite, car le temps
pressait et les pierres germaient dans le sol. Il retrouva le corps intact du Vieux
Grigou et, en dépit de son odeur répugnante, il le chargea sur ses
épaules et revint au lac cruciforme.
Huit semaines s'étaient écoulées depuis son départ et
la récolte avait belle allure. Les courges étalaient leurs corps massifs
sur la terre nue à l'ombre des épis de maïs qui balançaient
leurs tiges élancées au vent tandis que les haricots s'agrippaient
à elles pour assurer leur croissance.
Le vol des oiseaux chapardeurs se faisait plus insistant, signe avant-coureur de
la maturité des plantes. Ti-Jean s'empara d'une hache et façonna
une croix rudimentaire pour y suspendre le Vieux Grigou dont la physionomie sema
l'épouvante chez la gent ailée. |
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Le
Vieux Grigou servira d'épouvantail,
décréta-t-il. |
| La récolte fut bonne. Ti-Jean
suggéra d'en faire deux parts : l'une pour la consommation, l'autre pour les
semences du printemps suivant. |
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Avant, quand vous n'étiez
que chasseurs, vous aviez une connaissance directe de la mort. À présent
que vous êtes agriculteurs, vous venez de la domestiquer en quelque sorte puisque
vous ne pouvez maîtriser le cycle de la germination, de la croissance et de
la récolte sans différer ses arrêts. |
| Les propos de Ti-Jean furent reçus
dans un silence que d'aucuns auraient pu confondre avec de la méditation.
Mais un esprit sagace aurait deviné que c'était de l'incompréhension.
Seule une longue expérience des semences et des récoltes leur révélerait
la justesse de ses propos. |
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Le chef des Ilnus
prit la parole :
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Nous devons nommer ces plantes nouvelles
et célébrer leur arrivée parmi nous par un grand festin. |
Le maïs fut appelé
mitahmin, le haricot, katshinuapekashits pishtanauniss
et la courge, kalihlikats mishtamin.
Le grand chef ajouta à l'adresse des trois sœurs : |
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Soyez désormais de votre nom! |
| C'est pourquoi les femmes en firent
un potage. Avant de le servir à toute la
communauté, elles en répandirent quelques gouttes sur le sol pour remercier
la terre de sa générosité et lui rendre un peu ce qu'elle leur
avait dispensé avec prodigalité. Il régnait dans le cercle des
commensaux un silence grave et respectueux. Chacun accomplissait des gestes lents
et mesurés pour avaler sa soupe avec recueillement. Ce n'était plus
un repas, c'était une cérémonie. |