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| Il alla inspecter l'ouvrage. C'était
l'œuvre des castors géants des temps révolus, dont la taille impressionnante
faisait fuir les ours noirs parmi les plus grands de leur espèce. Ils avaient
dévasté toute la forêt du Domaine du Roi pour dresser ce gigantesque
échantillon de leur art, retenant l'eau du lac qui s'accumulait depuis des
siècles, alimenté par des tributaires sans pouvoir rejeter ses surplus
dans aucun affluent. |
Le barrage vieillissait mal depuis
la disparition des castors géants, personne ne leur ayant succédé
pour en assurer l'entretien. Si d'aventure, il venait à céder, le pays
tout entier subirait un second déluge et on ne connaissait aucun nouveau Noé
assez téméraire pour se lancer dans la folle entreprise de construire
une arche pour sauver les espèces menacées par la rupture des eaux.
Ti-Jean comprit tout de suite le parti qu'il devait prendre: ouvrir une brèche
dans le barrage après avoir creusé à même le Domaine du
Roi une voie d'eau suffisamment profonde et étendue pour recevoir et contenir
l'abondant déversement. |
| Il fit remonter le radeau dans les
airs par Ouragan afin d'examiner le relief du territoire. Il remarqua que les terres
allaient en s'inclinant vers l'est. Sur un signe convenu, Ouragan fit redescendre
le radeau. Ti-Jean fit part du projet qu'il venait de concocter à Tranchemontagne. |
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Pour éviter un autre déluge,
il nous faut réduire cette masse d'eau à l'état de lac contenu
à l'intérieur de son bassin naturel. Cela ne se peut qu'en aménageant
un cours d'eau qui, y prenant sa source, ira se mêler au fleuve dont il deviendra
un nouvel affluent. Nous volerons en radeau vers ce qui deviendra son embouchure
naturelle et tu creuseras à travers forêts et montagnes un lit profond
pour accueillir le trop-plein d'eau. Je t'ai vu à l'œuvre, j'ai pu apprécier
l'artisan que tu es. |
| Ouragan souffla avec méthode
dans la grande voile horizontale et le radeau décolla en direction est sud-est
jusqu'au père de eaux. Par un savant jeu de doigt le long de sa narine, il
orientait habilement la direction de son souffle pour maintenir l'embarcation dans
les airs et la faire avancer. |
| Tordleschesnes avait été
laissé près du barrage pour l'inspecter et dresser le plan de son démantèlement
progressif. |
| Aussitôt descendu du radeau
qui prit sans tarder le chemin du retour, Tranchemontagne se mit à l'œuvre.
Il ouvrit d'abord un passage large et profond en accumulant, de chaque côté,
le gravat qui, avec le temps, épousa la forme de mamelons . C'était
là où sortiraient les eaux. |
| Puis il s'attaqua aux montagnes altières,
leur imprimant des pentes raides pour créer un profond sentiment d'inaccessibilité.
Pour ne pas s'écarter de la voie tracée par Ti-Jean, il fendit en deux,
à sa gauche, d'un poing irrésistible un mont gigantesque et aménagea
dans l'espace ainsi libérée une baie majestueuse. Puis il sculpta à
même le roc un escalier géant de trois marches qu'il escalada pour fixer
l'horizon en direction de l'ouest. Malgré l'élévation qu'il
avait atteinte, il dut encore lever la tête, car la grande mer intérieure
dominait en hauteur le territoire environnant. Après s'être rassuré
quant à la direction à suivre, il descendit son escalier. Avant de
reprendre sa tâche, il retoucha le flanc du cap aux trois marches pour lui
conférer un aspect rectiligne et lisse. Il se recula un peu pour considérer
son ouvrage. Il crut voir une toile en quête d'un peintre. |
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Laissons faire le temps, se dit-il,
c'est un grand artiste. Il patinera tout cela et on verra bien ce qui en sortira.
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| Tranchemontagne se remit à
l'œuvre. Sa progression était rapide, le roc s'effritait sous sa main comme
du pain sec. Beaucoup plus loin, il élargit le lit de son affluent en une
baie magnifique. Plus loin encore, il parvint en un lieu où le lit cesserait
d'être profond. Enfin ses travaux s'achevèrent aux pieds de la mer d'eau
douce. Il voulut terminer son chantier par un geste grandiose: il divisa son cours
d'eau en deux branches qui épousèrent la forme plus ou moins nette
d'un fer à cheval pour porter chance à son entreprise. Une île
en surgit. La mer d'eau douce serait reçue par un double déversoir,
un grand et un petit. |
| Pendant tout le temps que durèrent
les travaux, Tordleschesnes ne demeura pas inactif. Un plan avait muri dans son esprit.
Lorsque le long émissaire fut achevé, il fendit le barrage aux deux
endroits qui donnaient sur les branches. L'eau se précipita par les ouvertures
et se répandit en tourbillonnant sur tout le tracé de la nouvelle rivière.
L'énorme masse liquide se retira calmement et il fallu des lustres pour que
la mer épouse le relief naturel de ce qui allait donner un lac plat aux proportions
encore imposantes. |
| Tordleschesnes et Tranchemontagne
démantelèrent le barrage, incendièrent le bois mort qui l'étayait
et répandirent les moellons dans la vaste étendue déserte. |
| Puis Ti-Jean demanda à Ouragan
de soulever le radeau pour les conduire à l'endroit où l'eau commence
à être profonde afin de goûter les joies inédites de la
navigation sur ce nouvel affluent du grand fleuve. Il s'émerveillèrent
devant la baie qui s'étalait devant eux, restèrent ébahis par
les impressionnantes parois verticales des montagnes qu'ils traversaient, et quand
ils aperçurent au loin des mamelons, ils surent qu'ils étaient près
de l'endroit où les eaux sortent pour se mélanger à celles du
fleuve et éprouver un avant-goût iodé de l'eau salée. |
| La remontée du fleuve se fit
toute seule. Ouragan soufflait dans les voiles avec la modération de celui
qui s'est aguerri par la discipline. |
Après avoir remisé
le radeau volant en cale sèche, Ti-Jean quitta ses compagnons de route à
la hauteur de Saint-Jean-Port-Joli. Il ne leur devait que ce qu'il avait touché
lui-même: trois fois rien.
Il ne se doutait pas que longtemps, très longtemps après, un missionnaire
du bas du fleuve emprunterait la voie d'eau qu'il avait créée pour
conduire des colons sur les terres fertiles du grand lac plat et que pour faciliter
sa progression, il ferait construire un radeau immense où gonfleraient soixante
voiles. |