| […] |
| Il fouilla du regard et de la main
les cavités creusées par le courant de la rivière, mais aucune
des pierres que sa main rencontra ne lui semblait receler la voix du conteur. |
| Où peut bien se cacher la
pierre à mots? se demanda-t-il. Il avisa un modeste caillou qui baignait dans
un trou peu profond. Il essaya de s'en saisir, mais la pierre lui opposa une résistance
disproportionnée à sa taille. Du bout des doigts, il l'examina et il
en conclut qu'elle ne pouvait en aucune manière adhérer à l'effleurement
rocheux. Il s'empara alors d'un cylindre de fer massif qui devait avoir servi, dans
des temps reculés, à une roue à aubes de quelque scierie comme
en témoignait un reste de structure fixée à l'un de ses bouts.
Il s'en servit comme levier, mais rien ne vint. Il recommença maintes fois,
suant sous l'effort, sans le moindre résultat. Venant de derrière lui,
une main s'allongea et souleva sans effort la pierre. Ti-Jean, surpris, jeta un regard
par-dessus son épaule : c'était l'Enfant. |
|
-
|
Comment se fait-il que tu soulèves
comme un fétu de paille cette pierre qui refuse obstinément de bouger
malgré mes efforts? |
|
-
|
C'est la pierre à mots, celle
que tu cherches. Elle est légère ou lourde selon celui qui la tient. |
|
-
|
Pourtant, s'étonna Ti-Jean,
j'ai toujours cru, jusqu'à maintenant, que les mots étaient plus légers
que le vent qui les emporte. Ne dit-on pas qu'ils ont des ailes? |
|
-
|
C'est ce que semblent penser les
hommes en oubliant que ce qui paraît si léger dans leur monde pèse
de tout son poids dans le nôtre. |
|
-
|
Comment m'y prendrais-je alors pour
ramener cette pierre à mots à l'Auberge des Battures? |
|
-
|
Hisse-moi sur tes épaules
et fais-moi traverser la rivière, alors tu pourras soulever la pierre. |
| Ti-Jean s'accroupit pour permettre
à l'Enfant de prendre place sur ses épaules. Au moment de se redresser,
il fut accablé par le poids de son passager de stature pourtant si frêle.
Il avait l'impression que ses pieds s'enfonçaient dans le roc et chaque pas
lui coûtait comme s'il transportait tout l'univers à dos d'homme. |
| L'Enfant l'encourageait, lui faisant
valoir que c'était la dette à acquitter pour avoir le privilège
de porter la voix du conteur. Ti-Jean avançait péniblement, son cœur
battait à se rompre dans sa poitrine, ses poumons pompaient et refluaient
l'air comme des soufflets de forge. |
| Rendu au milieu de la rivière,
il constata avec stupeur que l'eau changeait de couleur : elle devint rouge comme
du sang. La charge écrasante qu'il supportait lui interdisait de s'arrêter
sous peine de s'enfoncer dans la rivière et de se noyer. |
| Exténué, à bout
de souffle, le cœur emballé, il parvint sur l'autre rive où il laissa
choir son précieux fardeau. Au bord de l'évanouissement, il ferma les
yeux un instant pour récupérer, et quand il les rouvrit, l'Enfant avait
disparu. Dans sa main reposait la pierre à mots. Il eut peur de la soulever.
Lorsqu'il s'y risqua, elle lui parut aussi légère qu'une plume. |
| Ti-Jean renonça à s'expliquer
le prodige dont il avait été témoin. D'un pas léger,
il se dirigea vers l'Auberge des Battures avec l'indéfinissable impression
que ses pieds avaient des ailes. |
| Jean-Marie Desbiens l'attendait à
la porte, dévoré par la curiosité. Il voulut toucher la pierre
à mots, mais Ti-Jean esquiva son geste et fila directement à la chambre
de Joseph Patry. |
| Ce dernier reposait dans le grand
lit dans un état de torpeur voisin de la mort comme si sa voix envolée
avait creusé dans son esprit un abîme insondable que rien ne viendrait
jamais combler. Ti-Jean déposa la pierre à mots sur ses lèvres.
Aussitôt le conteur ouvrit les yeux et se redressa d'un mouvement énergique.
Il plongea son regard dans les yeux de Ti-Jean qui ne cillèrent pas. Joseph
Patry rencontrait pour la première fois son personnage en chair et en os et
donnait tous les signe de ne pas reconnaître celui qu'il avait tant de fois
imaginé. Puis il ouvrit la bouche et un filet de voix s'échappa de
ses lèvres comme une eau claire qui fuit entre les doigts de celui qui tente
de la saisir. |
| Joseph Patry avait retrouvé
sa voix et se confondit en remerciements. Ti-Jean lui chuchota quelques mots à
l'oreille. |
|
-
|
D'accord, répliqua-t-il, j'attendrai
deux jours avant de faire mon conte. |
| Quand Ti-Jean redescendit avec sa
pierre à mots, Jean-Marie Desbiens exigea de la toucher. Il la lui remit.
Il se passa alors quelque chose d'étrange qui fut observé par tous
les habitués de l'auberge. Jean-Marie Desbiens porta la pierre à sa
bouche et poussa un cri formidable. Il lâcha la pierre qui rebondit sur le
sol. Ti-Jean la ramassa et la déposa délicatement dans sa besace. |
|
-
|
Je retourne dans mon monde, annonça-t-il. |
|
-
|
Je ne te remercierai jamais assez,
dit Jean-Marie Desbiens. |
| À la stupéfaction générale,
il ne bégayait plus. Et pendant que tout le monde entourait le miraculé,
Ti-Jean en profita pour s'éclipser. En franchissant le seuil de la porte,
il traversa l'invisible frontière qui le ramenait dans son monde, et c'est
d'un cœur léger qu'il revint chez Entendclair toujours occupé à
cultiver son potager. Comme à la précédente visite, ce fut Julie
qui l'accueillit et qui le guida vers son frère. Les deux amis se gratifièrent
de grandes tapes sonores dans le dos. |
| Après avoir relaté
comment il avait libéré la voix du conteur de la pierre à mots,
Ti-Jean l'exhiba en faisant signe à Julie de venir à lui. Il lui apposa
la pierre aux oreilles. Aussitôt elle poussa un cri et fut surprise d'entendre
pour la première fois sa voix. Elle ne la reconnut pas et se boucha les oreilles
des deux mains. Elle en eut un transport au cerveau et s'évanouit. Lorsqu'elle
reprit ses esprits, ses yeux allaient dans tous les sens. Elle tenta d'articuler
des sons, mais ses oreilles contrôlaient mal sa voix. Elle fit comprendre par
des signes qu'elle avait retrouvé l'usage de l'ouïe. D'un bond, elle
se remit sur pied et, comme un enfant qui apprend à parler, elle se mit à
courir dans tous les sens, touchant tout ce qu'elle rencontrait pour qu'on lui en
dise le nom. Chaque chose nommée prenait pour elle plus de présence,
plus de vie comme si le fait d'appeler les choses par leur nom lui en assurait la
possession, comme si le mot sonore était la manifestation fantomatique de
la chose nommée. Il n'y avait pas assez de bouche dans toute la maison d'Entendclair
pour assouvir ses oreilles longtemps sevrées de mots. Chaque parole entrait
en elle comme une pluie bienvenue après des années de sécheresse. |
La mère de Julie embrassa
Ti-Jean et insista jusqu'à ce qu'il accepte pour qu'il passe la nuit sous
son toit.
Pendant son sommeil, Ti-Jean rêva que la pierre à mots intégrait
la collection des curiosités que le roi conservait avec un soin jaloux dans
son cabinet et qu'elle émettait, dans son écrin transparent, une lumière
bleue pulsante comme un battement de cœur, garante par sa masse même de la
pérennité de la voix de tous les conteurs. |
|
|
|
Retours à
l'Action performative « Pierres Fabulatrices »
|