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| Les convives s'attaquèrent
au repas dans un silence respectueux. Quand le service fut terminé, les tables
débarrassées, le roi invita ses hôtes à le suivre dans
une antichambre, car ils devaient se concerter pour déterminer lequel parmi
les trois chefs cuisiniers se mériterait la palme de ce triduum gourmand. |
| Les délibérations furent
longues et l'impatience grandissait parmi les trois chefs que leur personnel entourait
pour manifester leur joie collective en cas de victoire ou se consoler entre eux
en cas d'échec. |
| Enfin, le roi revint accompagné
de ses illustres visiteurs. Après les avoir priés de s'asseoir, il
prit la parole, conscient que ce qu'il dirait passerait à l'histoire. |
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Nous voici rendus au moment le plus
délicat de nos festivités : décider qui, parmi ces trois chefs
exceptionnels, mérite de figurer au tableau d'honneur de notre Académie
épulaire pour laquelle nous avons institué le prix Michel Lambert qui
est, comme chacun sait, notre mémoire gastronomique. Vous avez constatez que
notre délibération fut longue et, après avoir pris conseil de
nous tous, nous nous sommes résolus à ne pas nous résoudre à
trancher à savoir lequel d'entre vous méritait la palme. Les arguments
plaidaient tantôt en faveur de l'un, tantôt en faveur de l'autre, et
au total, ils s'annulaient mutuellement tant votre performance était incomparable,
c'est-à-dire au-delà du comparable. Vous avez cru faire œuvre de solistes,
vous avez réalisé un travail de choriste, mieux une même pièce
en trois actes tant vos menus étaient complémentaires et formaient
une seule entité à l'image de ce cap Trinité que d'aucuns appellent
l'escalier de Tranchemontagne. Grâce à vous, nous avons redécouvert
qu'un pays, c'est une géographie avec son relief, des hommes qui l'habitent
en l'imaginant un peu plus chaque jour, un climat qui détermine parfois son
humeur, en somme un goût, une saveur, une manière d'être, toutes
des réalités que nous avons appris à ne plus voir à force
de trop les voir. L'habitude finit par nous faire ignorer que l'on sait. C'est pourquoi
nous avons convenus que vos trois noms seraient inscrits en lettres d'or au tableau
d'honneur. En conséquence, nous vous décernons, à tous trois,
le ruban frappé aux quatre couleurs du Royaume auquel est attaché un
médaillon en or représentant un fourchette et un couteau disposés
de chaque côté d'une toque reposant elle-même sur une assiette.
Une plaque commémorative en calcite vous sera aussi remise avec la mention
de votre nom suivie de la devise : FELIX QUI POTEST BENE BIBERE ET MANDUCARE. |
| Solennel, le roi vint remettre à
chacun son ruban et sa plaque commémorative, les priant de signer le livre
d'or du Royaume. Puis au nom de ses invités, il les félicita et les
remercia. |
| Un à un les rois rentrèrent
dans leur royaume. La vie du palais reprit progressivement son train normal. Ti-Jean
profita de l'effervescence générale qui accompagne la fin de chaque
fête pour s'esquiver en catimini, heureux d'échapper à la honte
d'une incarcération pour avoir grivelé. Il ne peut s'empêcher
de prêter quelque grandeur naturelle à son roi. |
| Il abandonna Mangetamain dans les
cuisines du palais. Dans ce ventre chaud, il s'emplissait la panse à un rythme
si soutenu qu'il finit par insupporter le personnel affecté aux cuisines.
Au bout d'un mois, le maire du palais se plaignit à son maître : |
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Sire, un parasite a élu domicile
dans vos cuisines et vide systématiquement vos saloirs et votre cellier. |
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Qu'attendez-vous pour le vider lui-même!
s'impatienta le roi. |
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Votre ordre, Sire! |
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Eh bien, vous l'avez, mais procédez
avec douceur. |
| Des soldats emplirent un sac énorme
de tout ce qu'ils pouvaient rencontrer de comestibles et d'impérissables aux
cuisines. Ils le suspendirent au cou de Mangetamain en le priant de déguerpir. |
| Mangetamain se leva avec effort,
dût franchir de biais la porte qui donne dans la cour. Il disparut, avalé
par les ténèbres. Une forte avers se mit à tomber. La nuit faisait
une indigestion. |
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