| […] |
| Quoi qu'il en soit, suggéra
un autre, c'est un bien étrange phénomène qui se passe ici.
Ses trois vaches donnent du lait, mais il nous est impossible d'en apporter chez
nous. Hors des limites du terrain, son lait se change lui aussi en eau comme le nôtre. |
La demeure de Clothilde Morin grouillait
de femmes qui donnaient le biberon à leurs enfants. Depuis le début
des événements, celles-ci, avec l'assentiment de la maîtresse
de céans, avaient pris possession des lieux en permanence pour ne pas compromettre
la vie de leurs poupons.
Ti-Jean frappa à la porte. Clothilde vint ouvrir. Les cheveux dorés
comme les blés et les yeux azur comme le ciel de la jeune femme l'éblouirent
un instant. Se ressaisissant, il dit : |
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Peut-on avoir un entretien dans un
endroit plus discret? |
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ici c'est impossible, mais allons
à la grange. |
| Quelques huées les accompagnèrent,
vite réprimées par le regard foudroyant de Ti-Jean. Lorsqu'ils furent
rendus dans la batterie, celui-ci déclara sans ambages : |
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Pour que votre ferme soit le seul
endroit où la malédiction ne sévit point, c'est qu'elle bénéficie
d'une protection particulière. |
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J'ignore où vous voulez en
venir, répliqua Clothilde Morin. |
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Êtes-vous en possession d'une
relique, précisa Ti-Jean, qui éloignerait de vous les mauvais sorts? |
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J'ai beau fouiller dans ma mémoire,
je ne vois absolument rien qui corresponde à ce que vous suggérez. |
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Alors vous avez été
l'objet d'une manifestation surnaturelle? |
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Pas que je sache! Je mène
la vie ordinaire d'une femme ordinaire qui a perdu son mari prématurément
et qui a choisi de rester seule. |
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Il y a bien dû se produire
un événement récent dans votre vie? |
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Seulement ce que vous à même
de constater de vos propres yeux. |
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Une visite inattendue alors? |
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Non, je ne vois pas.... oh si, attendez!
Voici deux semaines, un jeune garçon accompagné d'un chiot est venu
me demander l'aumône d'un verre de lait. Il s'est plaint de ce que tous les
habitants du rang lui ont fermé la porte sous divers prétextes. Comme
j'ai pensé qu'il devait avoir également faim, je lui ai servi son lait
accompagné d'un beignet. |
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Et c'est tout? |
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Oui! ... oh! j'oubliais : en partant,
il m'a remis un caillou blanc en insistant sur le fait que c'était tout ce
qu'il pouvait me donner pour me dédommager |
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Et ce caillou, qu'en avez-vous fait? |
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Je l'ai conservé dans l'armoire
de ma cuisine. |
Ti-Jean venait de trouver la clé
de l'énigme. Tout cadrait : les circonstances de temps, le jeune garçon,
le chien et le caillou blanc surtout.
Il se le fit remettre et se rendit auprès de l'attroupement. |
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Écoutez-moi, leur annonça-t-il,
je sais comment lever le mauvais sort. La solution tient dans ce minuscule caillou
blanc que voici. Que chacun retourne chez lui et cherche sur son terrain son semblable.
Demain matin, apportez-le ici et vos maux prendront fin. N'oubliez pas, chemin faisant,
d'avertir tous ceux qui ne sont pas ici. |
| Les hommes partirent faire leur train,
traire l'eau des mamelles de leurs bêtes et chercher un caillou blanc sur leur
terrain. |
| Après un bon repas où
il put apprécier les qualités culinaires de Clothilde Morin, Ti-Jean
alla dormir dans la grange sur une meule de foin odorant. |
| Au lever du jour, tous les hommes
revinrent, excités, avec leurs pierres blanches. Ils tirèrent Ti-Jean
de ses rêveries dans lesquelles il faisait sa cour tour à tour à
Anastasie et à Clothilde. Celui-ci mit en œuvre le petit rituel qu'il avait
médité avant de sombrer dans le sommeil. |
| Il alla traire l'une des trois vaches
de Clothilde Morin, puis il jeta dans le seau la pierre blanche de cette dernière.
Sur ses ordres, tous les hommes l'imitèrent. À la fin, chacun plongea
sa main dans le lait pour s'emparer du premier caillou rencontré |
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Lancez-les au fond de votre puits,
recommanda-t-il, et la malédiction prendra fin. |
| Chacun avait hâte de vérifier
la prétention de Ti-Jean. Les cailloux jetés au fond des puits, les
hommes rassemblèrent les vaches pour les traire. Cette fois-ci, du bon lait
mousseux au goût d'amande gicla dans les seaux. |
| Puis, tous les cultivateurs prirent
le chemin de la fromagerie avec leurs bidons bien remplis. Edgar Desgagné,
le fromager, ne se contenait plus de joie. Il les accueillit en actionnant son sifflet
à vapeur. |
| Lorsqu'il eut fini la réception
du lait, Ti-Jean alla le voir. Il lui remit la pierre dont s'était servi l'Enfant
pour guérir sa blessure. |
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Elle a un aspect étrange,
observa Edgar Desgagné, en contemplant la couleur grise parsemée de
taches blanches de la pierre. On dirait une pierre caille. |
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Rien de mieux, répartit Ti-Jean,
pour faire cailler le lait |
| Le fromager partit à rire
et déposa le caillou dans un bocal qu'il rangea sur une tablette. |
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À présent, ajouta-t-il,
il ne manque plus que la pluie pour que tout rentre dans l'ordre! |
| Clothilde Morin insista pour Ti-Jean
dîne chez elle avant de partir. Puis ce furent les adieux polis qui ferment
des portes pour mieux en ouvrir d'autres. Il quitta les gens du rang réconciliés.
En arrivant à Saint-Bruno, une goutte de pluie se fracassa sur son nez. Il
leva la tête et vit le bleu du ciel se brouiller de filaments blancs qui s'amassaient
au loin où l'orage grondait. Bientôt, un rideau de pluie s'avança
dans sa direction. |
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Heureusement que j'arrive chez Henri
Bouchard, pensa-t-il, je vais y passer la nuit. |
| Clothilde Morin dansa sous l'averse
pour remercier le ciel de les consoler enfin de leurs maux. Ceux qui la virent ne
se demandèrent pas si le curé aurait considéré cette
chorégraphie spontanée comme une danse sacrée. |
| Ces événements auxquels
Ti-Jean fut impliqué agitèrent longtemps les esprits et peu à
peu ceux d'Hébertville, de Métabetchouan, de Saint-Bruno même
à l'exception toutefois des premiers concernés, ne désignèrent
plus autrement le rang 3 de Notre-Dame-d'Hébertville que par le rang du diable. |